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L’Épiphanie de l’Enfant
La Bible nous parle d’un vieillard chenu et d’une femme stérile qui éclatèrent de rire à l’idée d’avoir un enfant. Mais qui de nous discerne dans ce couple le début de l’itinéraire de Dieu vers les hommes ? Remarque-t-on que l’Ancien Testament est riche de sages et pauvre de silhouettes d’enfants ; que les voies de Dieu drainèrent pendant des millénaires des hommes expérimentés, avant d’aboutir à l’Enfant dans lequel le Seigneur lui-même s’incarne et se présente à la terre ? Qu’enfin cet enfant, devenu grand, aima les enfants, les posa en exemple aux siècles à venir et mourut sans avoir atteint quarante ans, ce terme assigné par les Romains à l’épanouissement viril ?
Face aux Juifs et aux païens, ce fut le christianisme qui découvrit réellement la femme et, avec elle, l’enfant. Quoique l’Italie multiplie, un peu trop à notre goût, ses madones col bambino, messagères d’un christianisme exagérément simple et incomplet (l’image de la croix pourtant ne manque pas), la diffusion de l’esprit chrétien dans le monde s’accommode mieux peut-être de la bannière de l’enfant que du signe de la croix.
Chez les hommes adultes de l’Ancien Testament, Dieu revêt l’aspect d’un patriarche lointain qu’on révère et la face de Satyre n’a rien d’une frimousse enfantine. Quant à l’Ancienne Alliance, elle est un pacte d’adultes parfaitement conscients des responsabilités découlant de la foi jurée. Osée ne prononce qu’à titre tout à fait exceptionnel ce mot empreint d’une nostalgie presque romantique, évoquant un âge d’or perdu, un paradis inaccessible : « Israël était encore enfant que déjà je l’aimais » (Os 11, 1). L’enfant est impensable comme symbole de la réalité et de la vie. Et cependant il s’insinue déjà dans le cœur de Sion, il s’annonce doucement dans la piété des psaumes quand ceux-ci soupirent après l’abandon, l’asile obscur, la silencieuse plénitude, sous l’aile du Seigneur.
Mon regard ne se fait pas arrogant
Je ne cherche pas les grandeurs
Ni les choses trop élevées pour moi.
Non ; je tiens mon âme dans le calme et la tranquillité
Tel un enfant qui a pris le sein repose dans les bras de sa mère
Telle est mon âme en moi-même.
Israël, mets ton espoir dans le Seigneur,
Maintenant et pour l’éternité (Ps 131).
Intérieurement, cette image nous aiguille vers la vérité. Quand le visage de l’enfant resplendit au travers du patriarche et que le serviteur de Dieu devient l’enfant de Dieu, la vérité peut être rejointe. À la Nativité, notre vision de Dieu se transforme, le Père sans âge se révèle un Dieu qui engendre et enfante éternellement. Et l’énigme amplifie son sens d’éternité : « Tu es mon fils, c’est moi qui t’ai engendré aujourd’hui » (Ps 2, 7). Désormais l’état d’enfance n’est plus l’apanage exclusif de l’humain, le signe pieux de l’âge mineur, mais un état divin autant qu’insurpassable. Dieu se glisse dans le moule d’une destinée humaine, soumise au temps, se manifeste et s’exprime à travers ce destin comme une âme spirituelle à travers le corps, et confère à toutes les phases, à toutes les périodes de la vie humaine, le sens visible et définitif de l’existence divine. Ni les Juifs ni les païens ne pouvaient deviner ce mystère, car leur regard n’atteignait que l’homme (Dieu étant invisible). Quand elle n’est pas uniquement apprentissage de la maturité, l’enfance ne représente de même pour eux qu’une époque de non-développement, l’obligation d’apprendre, le temps du jeu, une bulle inconsistante en face de la vie. Quels soupirs encore chez Augustin, ce fils attardé de l’Antiquité, lorsqu’il évoque ses années d’enfance. Mais quand Dieu lui-même devient un enfant, il réhabilite à jamais cette part de la Création, celle-ci devient dorénavant une expression pleinement valable de l’être divin, le symbole préféré et particulièrement éloquent de son cœur et de son règne : « Si vous ne devenez semblables aux petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » Que Dieu soit jeune, quelle nouveauté ! Et qu’il ignore l’accoutumance à soi-même, étant la source perpétuellement naissante, créant et se donnant sans trêve comme Père, réponse aimante et jaillissement éternel comme Fils, cycle infini d’amour qui donne et d’amour qui reçoit, en tant qu’Esprit. Sans cette vigueur éternellement jeune de l’amour, de quels fils serait tissée la vie éternelle ? Que vaudraient sans elle le bonheur et la félicité de notre existence même ? L’accoutumance est un produit du temps, non de l’éternité. L’enfant voit le monde avec des yeux neufs et se trouve proche de la source dont il est sorti, dans la mesure où l’habitude ne les voile pas de sa taie.
Et nous, vieux pécheurs (tout pécheur est un vieillard, tout pécheur connaît le dégoût de vivre, cet aveu de sénilité), nous pouvons redevenir des enfants, des nouveau-nés même, par la grâce de l’Enfant éternel. Mystère prodigieux qu’un enfant seul est capable de saisir. Quand le sage et vénérable Nicodème demande au Seigneur comment un homme peut renaître, Jésus lui répond : « Tu es docteur en Israël et tu ignores ces choses ? Ne t’étonne pas si je t’ai dit : il vous faut renaître. Le vent souffle où il veut, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de tout homme né de l’Esprit. » Paroles de conte de fée, prononcées comme pour n’être comprises et crues que par des enfants. Dans le royaume enchanté de Dieu, le surnaturel apparaît toujours le plus naturel.
Mais l’Enfant doit mourir sur la croix et le berger répandre sa vie pour ses brebis. La gravité mortelle du Vendredi Saint exige de nous des esprits mûrs, capables de discernement, non des caractères enfantins : « Ne soyez pas des enfants pour ce qui est du jugement. Pour la malice, oui, soyez de petits enfants ; mais pour le jugement, soyez des hommes ! » (1 Cor 14, 20).
Cependant, la difficulté spirituelle pour l’adulte consiste à croire au lieu de juger ; à espérer quand il voudrait tenir et modeler ; à s’abandonner avec amour lorsqu’il se sent doué pour régner. Quoi de plus naturel et de plus facile à l’enfant ? Chez lui, la foi, l’espérance et l’amour sont à peine des vertus, mais la vie même. L’Enfant divin nous l’a montré et, par son abandon à son Père, nous facilite l’entreprise. Inventer un radar ou un téléphone, voilà la rude besogne, mais décrocher le récepteur, quel jeu ! L’Enfant de Noël, lui, a chrétiennement inventé la foi, l’espérance et l’amour, et tient son invention à notre disposition. Il en a pris, pour ainsi dire, le brevet et l’a estampillée de son sceau. Légère est pourtant la taxe qu’il nous réclame. Elle ne se monte, encore une fois, qu’à trois mots : foi, espérance, amour.
La figure du vrai chrétien peut se rider, mais la jeunesse de son cœur le distingue entre tous les hommes. Examinons-nous pour savoir si ce signe divin nous caractérise et si nos mains portent cette lumière devant les hommes. Examinons-nous pour savoir si nous possédons la foi. Non en nous demandant superficiellement : « Suis-je en mesure d’accomplir l’acte de foi ? » Procédons de la bonne manière : « Vais-je admettre et reconnaître la foi que Dieu m’a donnée, qu’il a déposée en moi ? » Voulons-nous croire à notre foi ? Voulons-nous faire usage du capital et des provisions de route dont on nous a munis ? Combien nous sommes lents à saisir qu’un potentiel de valeurs existe en nous, différent des aptitudes et des capacités naturelles utilisables à proportion de nos actes et de nos efforts. La théologie nous parle, d’une manière étrangement énergique et pressante de vertus infuses. Coulées comme au moyen d’un entonnoir dans le réceptacle de l’âme. Vide, le vase s’est maintenant rempli. Néant d’amour, il a été comblé jusqu’au bord, de l’amour de Dieu. Foi, espérance, amour, tout ce qui est chrétien dépend de cet impératif catégorique, mais du même coup deux conditions s’imposent : ne pas nous attribuer les dons de Dieu comme si nous en étions les artisans ; les faire fructifier en nous. Car ces dons ne sont pas des richesses mortes qu’on dépose à la banque de l’éternité, mais les talents de l’Évangile avec lesquels nous menons notre négoce et qu’il nous faudra rendre au double.
Quant au miracle de l’enfance de Dieu, source en nous de la foi, de l’espérance et de l’amour, il ne peut vivre lui aussi qu’en terrain propice. Il s’épanouit quand nous persévérons à renaître enfants de Dieu, fortifiés chaque matin par la jeunesse divine du Seigneur, reprenant à chaque aurore le départ avec lui. Oh ! ce regard posé sur Dieu et sur le monde ! Devant lui rien ne vieillit, tout s’illumine d’une jeunesse sans cesse retrouvée, d’une signification plus éternelle. En est-il un autre dont notre époque savante et fatiguée ait davantage besoin ? La connaissance scientifique nous vieillit. La psychologie rend atone et sape l’élan : on dissèque l’impondérable, l’homme ne se fait plus d’illusions.
En définitive, la vie dans le Christ dépasse d’une coudée fondamentale celle de l’univers psychologique, car le chrétien possède l’élément décisif dont est nécessairement dépourvu l’arsenal des psychologues : la foi, l’espérance et l’amour d’un enfant de Dieu.
Hans Urs von Balthasar
Titre original
L’Épiphanie de l’Enfant
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Thèmes
Fiche technique
Langue :
Français
Langue d’origine :
FrançaisMaison d’édition :
Saint John PublicationsAnnée :
2026Genre :
Article
Source
Choisir 2, 15 (1961): 2‑3.
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