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Le crucifié est-il «heureux» ?
Les « béatitudes » par lesquelles commence le sermon sur la Montagne sont, il est vrai, inspirées aussi par les bénédictions des « pauvres de Yahvé » à la fin de l’Ancienne Alliance, mais elles dépendent, en leur cœur, de la marche à la suite du Christ, comme le montre la dernière des béatitudes : « Heureux êtes-vous, si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi » (Mt 5, 11 ; Marc ajoute : « et à cause de la Bonne Nouvelle », que vous annoncerez). L’archétype du persécuté et de l’insulté, c’est le Christ ; il l’est, sans aucun doute, en tant que le Crucifié abandonné par Dieu. Avant et après sa mort, il s’est « réjoui » de ce qu’il a pu souffrir, S’est-il senti lui-même « heureux » sur la croix, et, pour cette raison, les « persécutés », « ceux qui ont faim et soif de la justice, ceux qui pleurent », doivent-ils à leur tour se sentir heureux ? Rien ne le dit. La « béatitude » peut s’appliquer à la voie de grâce qu’ils ont à parcourir, non à l’état qu’ils doivent traverser. « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous allez pleurer et vous lamenter ; le monde, lui, se réjouira ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie. La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste, parce que son heure est venue ; mais quand elle a enfanté, elle oublie les douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde » (Jn 16, 20-21).
Si l’on admet que celui qui est abandonné du Père sur la croix ne se sent « heureux » en aucune manière (sauf purement objectivement, parce que sa souffrance est le plus grand acte d’amour et l’obéissance suprême au Père), il n’est nullement nécessaire non plus de supposer à propos de ceux que Jésus déclare bienheureux que leur affliction, leur faim, leur état de persécutés s’accompagnent de sentiments de bonheur.
Sans doute a-t-on voulu démasquer l’expression « heureux » comme une traduction défectueuse de l’hébreu en grec et en latin ; dans sa traduction de toute la Bible (Desclée De Brouwer, 1985, p. 1883), André Chouraqui a rendu le mot par « en marche » (à peu près : « Mettez-vous y, maintenant vous êtes à pied d’œuvre ») et noté que le mot provient de l’hébreu « ashréi » : il désigne la droiture de l’homme qui marche sur un chemin allant droit vers Yahvé. Dans ce cas, la pure rectitude objective et par là la « béatitude » de celui qui suit Jésus sur le chemin de la croix seraient encore plus fortement soulignées. Mais la différence entre ce sens et « bienheureux » n’est pas considérable, car, s’il est dit à la fin des béatitudes (Mt 5, 12) : « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes, vos devanciers », cela signifie aussi que les affligés doivent se réjouir d’avance de la joie de l’au-delà et qu’Isaïe ne s’est certainement pas « réjoui », pendant qu’il était soumis au supplice de la scie.
Concernant l’aspect subjectif des « béatitudes », la solution qu’on adoptera dépendra essentiellement de ce que le Crucifié, « fait péché » pour le péché du monde (2 Co 5, 21) a éprouvé dans sa Passion. Celle-ci s’est tenue devant lui comme ce qui est humainement insupportable, c’est clair d’après sa prière au jardin des Oliviers. Aux disciples d’Emmaüs qu’il appelle « esprits sans intelligence », il explique, en partant de toute l’Ancienne Alliance, que « le Christ devait endurer ces souffrances » (Lc 24, 26). Le cri d’abandon est chez Marc et Matthieu la seule « parole de la croix » transmise ; chez Marc, Jésus expire « avec un grand cri ». Sûrement authentique est la parole : « J’ai soif », à laquelle il est répondu par l’éponge imbibée de vinaigre ; sûrement authentique aussi la remise de la Mère de Jésus à Jean. Chez Luc, les paroles qui expriment exactement le vrai comportement de Jésus (« Pardonne-leur… » « Entre tes mains… », « Dès aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis ») peuvent parfaitement être des interprétations justes, sans que nous puissions décider avec certitude si elles ont été prononcées telles quelles. De là deux conséquences. Il est d’abord invraisemblable que Jésus ait récité le Psaume 22 (« Pourquoi m’as-tu abandonné ? ») jusqu’à sa fin joyeuse, même si le verset 17 parle des mains et des pieds percés. L’autre conséquence : sans aucun doute Jésus, dans la pleine conscience d’avoir été abandonné, n’a pas perdu sa « foi » au Père, auquel il s’adresse en lui disant : « Mon Dieu, mon Dieu », et avec lequel il maintient donc un dialogue unilatéral, se remettant ainsi entre les « mains qui ne sont plus senties » du Père. Quant à la parole : « Tout est achevé », on l’a considérée sans doute avec raison comme une parole de confirmation du Saint-Esprit (chez Jean, c’est exactement la parole du Christ glorifié à Pâques).
On proposerait dès lors de dire ceci : toute théologie qui admet que le Christ sur la croix n’a souffert que dans « la partie inférieure de son âme », tandis que la « partie haute de son esprit » demeurait dans la vision céleste bienheureuse, émousse le drame de la rédemption ; elle ne voit pas que le Fils tout entier assume la situation du monde pécheur détourné de Dieu, le « noyaute » par son obéissance absolue et par là lui enlève sa force. Le Dieu trinitaire peut faire plus que de pieux théologiens ne l’imaginent. Alors il demeure absolument vrai que cet « abandon » entre le Père et le Fils (rendu possible par l’Esprit des deux) reste une forme extrême de leur amour réciproque et de l’amour trinitaire de Dieu pour le monde. Car, justement, la mort de Jésus et sa chute dans le monde inférieur est une possibilité de l’amour le plus vivant de Dieu. C’est pourquoi Jean appelle la mort et la Résurrection de Jésus, sans les séparer, la « glorification » (de l’amour divin).
Pour ceux qui sont déclarés bienheureux, il suit de là que, dans le temps de leur épreuve, il n’est pas nécessaire qu’ils se sentent heureux au sens psychologique du mot. Que cela soit donné à des individus, par exemple à des martyrs, en vertu de la grâce de la Résurrection, c’est tout à fait possible. Mais ce n’est pas nécessaire. Dans les huit béatitudes, le bonheur n’est promis que pour l’avenir : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés », etc. Cette prescience peut les fortifier dans la souffrance : c’est ainsi que ceux qui ont faim et soif de la justice verront un jour régner la justice ; tous, même les pauvres qui ne se défendent pas, les artisans de paix, les miséricordieux, etc., doivent savoir d’avance qu’ils sont « sur le bon chemin » (comme Chouraqui l’interprète), mais un chemin qui ne peut pas mener maintenant, en passant à côté de la croix, à un bonheur terrestre ou céleste. « Prendre sa croix chaque jour » (Lc 9, 23). « Je suis crucifié avec le Christ » (Ga 2, 19). « Je meurs chaque jour » (1 Co 15, 31).
Hans Urs von Balthasar
Original title
Ist der Gekreuzigte “selig”?
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Language:
French
Original language:
GermanPublisher:
Saint John PublicationsTranslator:
Robert GivordYear:
2026Type:
Article
Source:
Revue catholique internationale Communio 12, 2 (1987): 4‑6.