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L’homme et la vie éternelle
I. Autrefois la nostalgie, aujourd’hui l’indifférence
Une chose est très surprenante, pas du tout évidente, et n’est sûrement pas un signe certain du progrès de l’histoire : tous les peuples anciens se sont fait toutes sortes d’idées de l’Au-delà tandis que manifestement l’homme moderne ne s’y intéresse plus guère. Comme si un tendon lui avait été coupé, de sorte qu’il ne peut plus, comme autrefois, courir vers le but, comme si on lui avait rogné les ailes et que face à la transcendance son esprit avait un organe atrophié. D’où cela peut-il venir ?
Certes les peuples anciens étaient eux aussi très intéressés par leur existence terrestre : ils bâtissaient leurs maisons, des palais, des temples, organisaient leurs États, faisaient la guerre, écrivaient l’histoire et composaient des épopées et des drames. Mais tout cela ne semblait pas étancher leur soif d’existence et d’activité ; ils rêvaient d’une autre vie, d’une vie éternelle, et les idées qu’ils s’en faisaient étaient extrêmement variées, non seulement de peuple à peuple, mais aussi chez le même peuple : les images de l’Au-delà variaient et même se contredisaient souvent, mais il était très rare qu’elles fassent totalement défaut. La négation de la survie (quelle qu’en soit la forme) était le plus souvent le fait de philosophes isolés qui, en outre, appartenaient presque toujours à une époque tardive empreinte de désillusion.
Il est à la fois instructif et émouvant de classer les tentatives de ces peuples anciens, de regarder, par-dessus les murs de cette existence passagère, vers un mystère d’une telle ampleur que personne ne peut s’en faire une idée exacte. Lorsque nous parcourons cette liste, nous avons un peu le sentiment que dans chaque tentative il y a une part de vrai, mais une part différente. Il se peut que la plus grande part soit inexacte. Mais par contre, il n’est pas évident que ce qui s’avère exact, dans chaque essai de représentation, puisse s’accorder avec les autres.
Très répandue est l’idée d’une vague survie (doit-on dire : d’une vie végétative ?) des défunts : on cherche souvent à les secourir en mettant des vivres dans leurs tombes pour remédier ainsi à leur faiblesse. Ulysse est descendu aux enfers et y a déposé une écuelle de sang, pour donner à boire aux âmes vivant dans le Royaume des ombres, afin qu’elles se souviennent un court instant de leur vie antérieure. Le judaïsme primitif avait, comme beaucoup d’autres peuples, des représentations du même genre. Certes, le mort est bien mort, il n’est pas pour cela tombé dans le néant. Il est le même, dans un autre état peu enviable, et le vivant éprouve à son égard une commisération mêlée de crainte : peut-être pourrait-on l’aider.
L’idée qu’on s’en fait peut aussi s’inverser : de l’angoisse des vicissitudes et de l’anxiété de l’incertitude des choses terrestres, le mort est passé à un état qui dure. Son repos est réconfortant et ne se passe peut-être pas non plus dans la solitude : il « rejoint ses pères » et repose dans « le sein d’Abraham ». Alors, à côté de la mort et des adieux perpétuels d’ici-bas, la situation du défunt apparaît comme une sorte d’état de vie permanent.
Mais au milieu de tout cela court l’idée d’un juste retour des choses par-delà le temps : le scélérat et celui qui a souffert injustement ne peuvent avoir le même sort dans l’Au-delà. Une part de ses actions suit l’homme ; s’il est certain que le bien sera récompensé, il est plus certain encore que l’homme doit expier le mal par lequel il a bouleversé l’ordre du monde. Sinon, il devrait être enchaîné pour l’éternité à sa méchanceté, comme un vivant à un cadavre en décomposition.
Ici se fait jour l’idée des lieux de purification avec leurs tourments et, encore plus directement, le mythe de la réincarnation, mythe ténébreux sur lequel on ne peut guère réfléchir jusqu’au bout. Le coupable doit entrer dans une nouvelle existence pour expier ses crimes antérieurs : cette nouvelle existence est-elle déjà une réparation parce qu’elle est pire et aggravée ? Ou bien l’homme se voit-il offrir (par l’effet de quelle grâce ?) une existence où il ait l’occasion de mieux se conduire ? Qu’arrive-t-il s’il en manque à nouveau l’occasion ? Y a-t-il un oui et un non définitifs ? Et comment quelqu’un peut-il expier une faute dont il ne sait plus rien dans l’existence actuelle ? Est-il d’ailleurs la même personne ? L’idée, née d’une exigence inéluctable, se perd dans une voie sans issue.
Ou bien doit-on dire que l’homme est en vérité une âme qui, dans la vie corporelle passagère, se trouve en exil, dans une « tombe » dont la mort la délivre ? Mais il faut alors mettre l’existence corporelle en lien avec l’erreur et la faute, idée qui ne nous satisfait pas, car malgré tout il y avait du bon dans la vie, et nous ne voudrions pas oublier et regretter éternellement tout ce que nous avons vécu.
Mais ne tenons-nous pas trop à notre moi ? N’est-ce pas de l’égoïsme de vouloir être, pour l’éternité, ce moi, toujours le même, borné, centré sur lui-même ? La vraie libération ne serait-elle pas plutôt de s’évader enfin de la prison de ce moi et, dans la vie de l’Univers, de s’unir à ce qui, dans ces individualités innombrables, constitue l’essentiel, le durable, le valable ? Ne devrions-nous pas, dès ici-bas, commencer à briser notre moi, à dépasser nos petits points de vue égocentriques et, partant d’un point de vue général, à juger, sentir, agir pour tous ceux qui en sont dignes ?
Aucune de ces idées des peuples anciens ne peut trouver son achèvement ; partout, on tâtonne dans l’obscurité et on se heurte à un mur. Et on ne peut pas, non plus, additionner les différentes idées pour déduire la vérité de la somme obtenue. Elles se contredisent entre elles. Mais quelle recherche ! Quelle marche infatigable à l’intérieur du cercle, pour voir si la porte de la libération ne se trouverait pas quelque part ! Combien on s’intéresse au sens de l’existence, jusqu’à la provocation à l’égard des dieux inconnus, au point qu’on ne peut pas s’en tenir à cette condition mortelle et qu’il faut coûte que coûte en trouver le sens !
Mais alors pourquoi ce manque d’intérêt aujourd’hui ? On ne se pose plus de question, on se laisse vivre, on savoure l’instant présent autant qu’il est possible. Ça nous est égal, que l’existence s’achève ou non avec la mort. On est absorbé par l’entreprise, par le gain d’argent ou par l’aide aux pays sous-développés ; on s’octroie peut-être, à l’aide de drogues, une petite excursion dans un paradis de rêve ; on se laisse porter par le courant confortable de l’évolution, et on est déjà satisfait lorsqu’on a apporté sa minuscule contribution au bonheur (très problématique) de l’humanité à venir. Tous ne se satisfont pas d’aussi peu, mais pourtant, c’est le cas d’un grand nombre. Pourquoi ?
Il ne serait pas impossible que le christianisme en porte la responsabilité. À partir de l’événement pascal, il a donné, à la question du sens de la vie et de la mort, une réponse tellement inouïe qu’il a en quelque sorte concentré sur lui-même tout tâtonnement et toute recherche. Mais il exige la foi, et l’homme la trouve amère.
Quand, pour quelque raison que ce soit, l’homme refuse le oui à Jésus-Christ, il lui faudrait, de sa propre initiative, continuer sa recherche, et il a l’impression que, maintenant, cela ne vaut pas la peine. Le paysage tout entier a déjà été parcouru en tout sens, il n’y a plus rien de nouveau à découvrir. Laissons les choses en l’état. Contentons-nous du tout petit peu qui est sûr, c’est-à-dire notre vie mortelle. Le christianisme est, également de ce point de vue, une affaire dangereuse : « À celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » C’est là toute l’affaire et nous allons voir comment Dieu règle toute l’affaire dans le Ressuscité.
II. Le Ressuscité : être soi en Dieu
Question embarrassante et insoluble : est-ce que l’expression du moi (qui nous accompagne toute la vie et nous apparaît, tantôt comme notre trésor le plus précieux, tantôt comme une chaîne, une prison), est-ce que cette expression du moi cesse à la mort, ou est-ce qu’elle se poursuit ? Cette continuation n’a pas à être envisagée au sens temporel, comme si après la mort le fleuve du temps poursuivait son cours à l’infini ; il convient simplement d’affirmer que l’expression et la réalité du moi ne s’achèvent pas avec la vie terrestre.
Il ne nous sert à rien de tenter une distinction entre un moi plus haut et un moi plus bas (l’un relevant du noumène et l’autre du phénomène, ou quelle que soit l’expression utilisée). La question n’en revient pas moins. Et elle nous tourmente, car nous savons que si l’expression de notre moi cesse, tout le monde, le prochain (et Dieu lui-même) perd son intérêt. Alors il n’y a plus rien pour nous. Mais nous savons aussi que tant que nous n’avons pas dépassé le point de vue selon lequel nous ramenons tout au centre que constitue notre moi et mesurons tout à l’effet qu’il produit sur nous, nous ne sommes pas vraiment libres, nous ne sommes pas vraiment ouverts à la réalité, telle qu’elle est en elle-même. Nous pouvons rêver d’une solution de ce genre : c’est le corps qui, de par ses limites, nous oblige à être toujours avec nous-mêmes, à ramener tout à nous-mêmes : de même que le corps réagit au chaud et au froid, au sucré et à l’acide, de même l’âme qui habite le corps réagit à ce qui est sympathique et antipathique, intéressant et ennuyeux, etc. Si un jour nous sommes débarrassés de ce corps, alors notre âme s’ouvrira peut-être toute grande à toutes choses, telles qu’elles sont ; elle sera alors pure extase face à l’Univers et participera ainsi à la réalité tout entière. Mais, à ce rêve, il convient d’opposer tout de suite cette question, source de désenchantement : cette attitude extatique peut-elle encore avoir conscience de l’être ? Existe-t-il une personne qui soit ainsi ouverte à tout ? Si ce moi ne se sent plus être moi, est-il alors encore capable d’expérience ? Moi ou plus moi : telle est la question.
Il y a un seul cas, dans l’histoire spirituelle de l’humanité, où cet antagonisme mortel « ou bien, ou bien » se trouve dépassé : c’est Jésus-Christ qui, par-delà la mort, rencontre le « moi vivant » qu’est son Église, mais un « moi » qui monte « vers mon Père et votre Père ».
Pourquoi, dans le cas du Christ, la réalité et l’expression du « moi » ne sont-elles, à aucun point de vue, une chaîne dont la mort devrait le délivrer ? Parce qu’il ne dit « moi » que dans la mesure où il sait que le Père lui dit « toi ». Il n’est pas « moi » pour lui-même, mais pour le Père qui le veut, « a besoin » de lui pour « mettre en lui toutes ses complaisances », pour le Père qui l’aime (et cela pas par un tel hasard qu’il pourrait en aimer aussi un autre, ou n’aimer personne, ou n’aimer que lui-même), mais qui l’aime parce qu’il est l’expression de son amour éternel et absolu qui, sans lui, ne pourrait être l’Amour.
La vie intime du Fils de Dieu n’est autre que l’amour du Père. Et le Père, qui lui a « tout donné », lui a aussi donné d’être son propre centre et sa propre origine : il ne lui faut pas seulement adopter sans cesse l’attitude passive de celui qui est comblé, car il peut avoir la même activité créatrice que le Père : étant de même condition, ils peuvent se prouver leur amour réciproque, tandis que l’Esprit Saint, l’Esprit divin et unique de l’Amour, procède des deux.
Si le Fils de Dieu devait se considérer à jamais comme n’étant que le don du Père à son égard, cela aurait quelque chose d’humiliant. Il peut être décevant de n’avoir sans cesse qu’à dire merci, on voudrait aussi faire une fois du fond du cœur un très grand cadeau. C’est le cas de l’homme et de la femme qui, en engendrant l’enfant et en lui donnant naissance, peuvent se faire le cadeau inouï d’une troisième personne. Et Dieu le Fils dit « merci de me permettre d’exister », et ainsi il peut rendre au Père la Divinité tout entière qui lui a été offerte : l’Esprit Saint, l’Esprit d’Amour, procédant du Père et du Fils.
Et alors, le Fils s’est fait homme, et, en tant qu’homme, il est en communication avec tout le monde créé, avec tous les êtres qui y vivent, avec nous tous qui souffrons de l’étroitesse et de la détresse de notre « moi » et voudrions bien en sortir pour pénétrer dans l’espace d’ouverture et de plénitude. La « Rédemption », cela veut dire essentiellement que le Fils, en communiquant avec nous, est chargé de tout ce qui, dans l’expression de notre moi, est faute, égoïsme, repli sur soi (il a porté sur la croix les mille mesquineries de notre vie), pour nous amener à la dimension de l’expression de son moi faite de reconnaissance et d’amour.
Si nous le laissons faire en nous, nous pouvons renaître de Dieu le Père, c’est-à-dire que, comme le Fils, c’est au Dieu d’amour que nous devons notre moi. En effet il demande à Madeleine d’annoncer à ses frères : « Je monte vers mon Dieu et votre Dieu. » Il supprime la distance entre lui et nous, et il nous emmène dans le souffle de l’Esprit divin : « Tous ceux qui se laissent entraîner par l’Esprit de Dieu sont les fils de Dieu. »
Mais comme nous sommes des fils, ce n’est pas seulement dans un état de passivité que nous recevons aussi cet Esprit ; mais dans la dimension et l’ouverture de l’Esprit de Dieu, nous pouvons vivre et agir avec la fécondité du créateur, au point de pouvoir laisser notre vie, nos actes et notre amour se transformer en offrande à Dieu lui-même et en réponse méritoire. Si nous sommes totalement redevables à Dieu de notre moi, il nous remerciera également de tout ce qui, dans notre vie et dans nos actes, est conforme à la volonté divine et que nous lui offrons en retour.
Le monde entier a été ouvert à Dieu dans le Christ. En nous offrant ce monde, Dieu en fait le cadre de notre vie et de notre liberté d’action et, en agissant dans ce monde selon nos capacités et en le façonnant selon le plan de Dieu, nous pouvons rendre à Dieu quelque chose qu’il accepte comme un cadeau de notre part.
La Trinité n’est donc pas seulement un dogme confus dont on ne comprend rien. C’est pour nous la vérité sur la vie et la mort. Si Dieu n’est pas trinitaire, il n’y a pas de solution pour notre moi. S’il l’est, nous pouvons affirmer notre moi parce que Dieu dit « tu » à chacun d’entre nous, et parce que ce « moi-tu » nous autorise à dire un vrai « nous » dans l’Esprit Saint.
III. Le Ressuscité : la souffrance qui devient béatitude
La souffrance de ce monde est affreuse. Elle fait irruption dans toute existence : dès la déception, la faiblesse, la maladie, la mort de ceux que nous aimons, notre propre mort. Mais, chez certains, elle est d’une telle intensité qu’à la regarder, non seulement leur propre existence mais toute existence apparaît absurde et même démoniaque. Toute théodicée échoue, elle donne une impression de naïveté en face du caractère redoutable de l’existence. Et plus l’humanité est sensible à la souffrance des victimes « d’humiliation et d’outrages », moins les avocats de Dieu sont persuasifs. Il ne resterait à la rigueur qu’une seule ressource : que Dieu lui-même défende sa cause.
Il l’a fait lorsque le Ressuscité a montré les marques de ses blessures. Dans ces marques, en effet, il y a non seulement l’atome de souffrance qu’un crucifié (un parmi des centaines de mille) a dû supporter pendant trois heures, mais la souffrance du monde entier. « Il a porté notre faute et nos plaies » parce que « Dieu a voulu que pour nous il se fasse péché » et que, « victime de nos fautes, il a donné sa vie pour tous ».
Toute la foi chrétienne tient dans cette assertion : « pour nous tous ». La manière dont le Fils de Dieu peut se faire le centre actif de toute la souffrance du monde dans tout ce qu’elle a d’absurde, et d’abandon de la part de Dieu, cette manière ne nous est pas perceptible. Mais il est sûr que, lorsqu’il a montré les marques de ses blessures, ce n’étaient pas les cicatrices d’une souffrance privée, individuelle parmi d’autres, mais les symboles de la souffrance du monde en général. Par-delà la mort et l’enfer (c’est-à-dire l’éloignement définitif de Dieu), il surgit à la lumière avec les marques de ses blessures. La voie sans issue a une issue.
Et non seulement cela : l’absence d’issue, l’inutile, les horribles ténèbres de la douleur vécue, se montrent être en fin de compte la voie, le sens, l’utilité, la miséricorde. Ce n’est pas croyable, mais la foi seule le conçoit.
Que conçoit-elle donc ? Qu’au point le plus intime de toute souffrance (point que l’individu n’atteint plus avec sa conscience et où il n’éprouve que le caractère absurde et insupportable de ses douleurs), là se trouve quelqu’un qui, par pur amour de Dieu et du monde, s’est laissé aller jusqu’à l’insupportable. Par amour de Dieu, parce que le non de l’homme libre à l’égard de Dieu est à l’origine de la souffrance, et qu’au centre de la souffrance Dieu doit se rendre compte de l’amour qu’on a pour lui. Par amour du monde, parce qu’en souffrant en solidarité avec tous ceux qui sont atteints par la souffrance, il arrache à la frayeur de la solitude sa pointe acérée et ses crochets à venin. Personne ne peut plus dire qu’il est abandonné en situation absurde : quelqu’un est avec lui, quelqu’un qui est encore davantage dans une situation d’absurdité et d’abandon.
Naturellement, une telle solidarité n’a finalement de sens que si elle n’est pas seulement un geste d’homme à homme ; une solidarité de ce genre peut être touchante, elle peut éventuellement, pour quelques instants et sur un certain parcours, apporter de la lumière dans la souffrance d’autrui, lorsqu’on dit à la personne qui souffre : « Je suis près de toi, j’essaie de t’accompagner… » Mais à un moment donné cette lumière s’éteint et l’impuissance de l’accompagnement purement humain devient manifeste. On ne peut plus rejoindre la personne qui souffre.
Non, il faut réellement le geste de Dieu en direction de l’homme. Et dans Jésus-Christ, le crucifié, Dieu adresse à l’homme son dernier mot, fait de silence. Avec d’autant plus d’insistance qu’il est muet. Depuis longtemps la parole n’aurait plus d’utilité. Affirmations, larmes de compassion ne sont pas à la hauteur de la situation. La seule voix qui porte encore, c’est celle de l’être, de l’être accompagnateur, désormais dans l’ineffable, dans l’insupportable, dans cette solitude que crée l’extrême souffrance et où se brisent même les mots qui expriment l’accompagnement.
Dieu lui-même doit inventer sa théodicée. Il lui a fallu déjà l’inventer lorsqu’il a doté les hommes de la liberté, de la faculté (et donc de la tentation) de lui dire non, à lui et à son « commandement », de préférer vivre pour soi plutôt que pour Dieu, et de s’égarer ainsi dans l’absurde et l’insupportable. Alors, il lui a fallu avoir à l’esprit « l’impossible possibilité » de suivre l’homme même dans les conséquences les plus extrêmes de sa liberté d’homme, d’apporter à la traduction du non qu’est la souffrance le soutien d’un oui plus marqué et de la transvaluer pour en faire une expression de l’amour.
C’est alors seulement qu’il ressort que Dieu est réellement Dieu (si libre qu’il peut laisser l’homme complètement libre) et que le monde est réellement monde, c’est-à-dire si « majeur » que, de sa propre responsabilité, il peut s’égarer même dans l’opposition à Dieu et dans l’absurde. C’est alors seulement qu’il n’y a plus, de part et d’autre, aucune limite à la liberté. C’est alors seulement que l’homme souffrant n’est plus écrasé par la puissance de Dieu, mais que le monde, avec l’ensemble de ses abîmes et de ses horreurs, avec toute son absurdité et sa cruauté, peut être absorbé dans le sein de l’Absolu et y trouver sa justification. Plus la souffrance est profonde, plus encore l’amour se révèle profond. Et c’est là, dans cette profondeur d’autant plus grande, insondable, que se produit le tournant, la résurrection des morts, la justification de l’absurde et sa faculté de se trouver un sens.
Aucune religion n’a pu ouvrir un sens éternel à la souffrance. Les religions sont habituellement des remèdes à la souffrance : elles enseignent comment la surmonter, comment y devenir insensible, comment voir dans la souffrance du monde les ombres nécessaires à la beauté d’un tableau. C’est la fuite ou subterfuge. Le christianisme regarde la souffrance dans la prunelle des yeux et se mesure à elle.
Le Dieu qui « essuiera toute larme » n’est pas quelqu’un qui lui-même ignore tout des larmes. Il a pleuré sur Jérusalem et « dans sa vie charnelle, tourné vers le ciel, il a poussé des cris de supplication retentissants et mêlés de larmes » et « en pleine souffrance il a appris l’obéissance ». Il en sait la signification. Le monde, qu’il n’apprivoise pas, avait au préalable à déployer toutes ses potentialités pour que Dieu lui aussi ait l’occasion de prouver sa toute-puissance (par-delà notre faiblesse et avec elle).
IV. Le Ressuscité et la communion des saints
Le Seigneur avait prédit sa mort et sa résurrection, mais, lorsque ses disciples le rencontrèrent bien vivant, aucun ne voulut l’admettre. Il leur semblait impossible que la résurrection des morts puisse commencer au cours du déroulement de l’histoire, alors qu’eux, ils continuaient encore à vivre dans l’attente de la mort. Les Juifs assimilaient « la résurrection des morts » à « la fin du monde ». Ainsi donc Jésus semblait être seul de l’autre côté de la tombe, les disciples étant tous en deçà.
Mais Jésus est l’homme pour les autres hommes ; là où il est, il n’est jamais seul. L’Église primitive le sait bien lorsque (dans des textes très anciens) elle confesse que Jésus est mort et ressuscité « pour nous ». Et dans saint Jean Jésus formule la promesse : « Là où je suis, là aussi sera mon serviteur ; si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. » Et ceci, qui est encore plus fort : « Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils voient ma gloire, la gloire que tu m’as donnée » (Jean 17, 24). Il ferme résolument la tombe qui sépare : « Je ne vous laisserai pas orphelins. Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, car je vis et vous vivrez aussi » (Jean 14, 18-19).
Ce n’est donc pas seulement à travers ses apparitions qui, en effet, sont passagères, mais c’est par tout ce qu’il est que, par-delà la mort, il fonde une nouvelle communauté : ici prend naissance la vraie communion des saints. Les « saints », ce sont ceux qui ont été « sanctifiés » ou « consacrés » par le don que Jésus, en mourant, fait de sa personne, dans la mesure où leur vieux moi égoïste s’est, en principe, brisé au contact de la croix et a été mis sur le compte du passé.
Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent et le comprennent ou non, par-delà la tombe ils sont unis à lui d’une manière extrêmement mystérieuse. La mort dont ils mourront encore, n’est pas la grande mort dont, une fois pour toutes, il est mort pour eux par avance. Ainsi l’Église d’autrefois, à l’occasion d’un baptême, ne peut absolument rien faire d’autre que de proclamer qu’être saisi par la réalité du Christ, c’est mourir et ressusciter avec lui. Grâce à Dieu, les croyants sont « sauvés du pouvoir des ténèbres et transférés dans le Royaume d’amour de son Fils ».
C’est pourquoi, du point de vue du monde, il est difficile, voire impossible, de dire « où » ils sont réellement. Naturellement, ils sont « dans le monde » et Jésus ne demande pas à son Père « de les retirer du monde » (Jean 17, 15) et saint Paul dit aux Corinthiens qu’il ne peut pas les transplanter hors de ce monde. Et pourtant ils ont rejoint « la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste » où ils ont « droit de cité » au point d’être « étrangers » dans leur condition mortelle.
Le monde ne peut pas comprendre (et même les chrétiens ne le comprennent guère), que depuis la résurrection du « Premier-né », le Christ, ils sont déjà établis dans la vie éternelle. Le monde pense qu’il y a là contradiction, ou que, si l’on choisit d’avoir une place dans la vie éternelle, on a alors « trahi la terre ». Le monde ne sait pas que le Ressuscité en personne l’a lui-même déjà entraîné vers Dieu, qu’il lui a attribué une profondeur et une largeur qui lui appartiennent, que désormais la distance et la distinction entre le ciel et la terre ont commencé à s’estomper et que, comme on dit, « le mur de séparation a été abattu ».
Mais, comme la loi fondamentale de ce « Royaume du Fils bien-aimé » est l’amour, on n’y trouve plus, comme le dit saint Chrysostome, « les mots de glace, mon et ton » ; en Dieu, tout nous est commun parce que Dieu a tout en commun et que tous ont Dieu en commun, chacun à sa manière unique et personnelle. Mais chacun y a également part à la manière personnelle de tous les autres. C’est cela qui constitue la richesse et le bonheur du ciel. Celui qui, sur terre, participe déjà à cet état d’éternité, peut avoir part à la gestion « communiste » des richesses divines, gestion secrète (qui donne parfois même l’impression d’être visible). Le Christ n’est pas le seul à avoir reçu le pouvoir de porter les fardeaux des autres et pour cela de donner le bénéfice des grâces de Dieu, mais le peuvent (par lui et en lui) tous ceux à qui, après sa résurrection et dans la foi, l’espérance et la charité, il est donné de participer à la vie éternelle. On ne peut recevoir sa part sans le pouvoir de la donner. Et plus la part que l’on reçoit est grande, c’est-à-dire plus on se pénètre des sentiments de Jésus-Christ, qui ne veut être là que pour les autres, plus celle que l’on donne est opérante : passer par soi pour mener à Dieu.
Il conviendrait ici également de songer combien la mort et la résurrection de Jésus sont en rapport étroit avec son Eucharistie : ce n’est qu’en mourant pour tous et en ressuscitant pour aller à Dieu qu’il peut se donner lui-même en partage à tous (et, en lui, donner le Dieu trinitaire) pour que tous, par l’effet de l’Eucharistie, aient également part à l’esprit eucharistique de Jésus et à l’efficacité de son action. Lorsque le Seigneur nous est donné dans le sacrement de l’Eucharistie, nous recevons un peu de son état eucharistique et du pouvoir, qui s’y rattache, d’agir eucharistiquement pour autrui.
Tout ceci court aujourd’hui le risque d’être méconnu et oublié, et pourtant c’est le centre de la foi catholique. L’Eucharistie est toujours célébrée entre le ciel et la terre comme autrefois, au bord du lac de Tibériade, lorsque Jésus, ayant préparé le repas du matin, invitait ses disciples à apporter leurs poissons pour prendre le repas en commun. Un tel repas établissait entre eux une communauté extra-temporelle nourrie de vie éternelle.
On a l’habitude (qui se perd également) d’invoquer certains saints dont on nous a dit qu’ils ont beaucoup de pouvoir auprès de Dieu. Qui sait à quel moment la cohorte des saints connus rejoint celle des saints inconnus qui ont tant de pouvoir auprès de Dieu ? Qui sait à quel moment la cohorte des saints déjà morts rejoint celle de ceux qui sur terre vivent déjà au ciel et qui certainement ne sont pas moins prêts à donner le bénéfice de tout ce qui leur appartient ?
Ils sont nombreux ceux qui, dans les monastères, mènent une vie cachée de prière et d’offrande et qui, assurément, font partie de cette cohorte. Et beaucoup d’autres au milieu du brouhaha du monde. Nombreux aussi ceux qui supportent sans se révolter une souffrance inimaginable (camp de concentration, déportation, faim, torture, maladie) et qui la déposent (sans savoir de quelle manière) dans le trésor inconnu de la souffrance du monde que Dieu gère pour le bien de tous. « Personne ne vit et ne meurt pour lui seul. »
Quelle monstrueuse alchimie se trouve être la préparation du salut du monde ! Certes, nous devons contribuer à soulager la misère visible, mais ce faisant, n’oublions pas que, si nous vivons dans l’amour désintéressé, nous sommes beaucoup plus capables que nous ne l’imaginons de transformer le monde intérieurement. Ceux qui, sans le savoir, le sont le plus, ce sont justement les déshérités qui n’ont plus guère confiance en eux-mêmes, les malades, les personnes âgées, ceux qui sont à la charge des autres. Les chrétiens doivent le leur dire.
V. Tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux
C’est par ces mots que saint Luc, dans son Évangile, dépeint l’événement mystérieux de l’Ascension, ou de la marche vers le Père, comme dit saint Jean. C’est l’achèvement nécessaire de tout le mouvement très sobrement décrit dans le discours d’adieu : « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde et je vais au Père » (Jean 16, 28). Le Verbe, le Fils, est sorti du Père pour « sauver le monde », pour l’introduire dans la sphère de l’amour de Dieu et lui imprimer cet amour jusqu’aux ultimes fondements. Le Verbe de Dieu, le Fils, retourne au Père pour « préparer aux siens (et qui, en définitive, n’en fait pas partie ?) une place auprès de Dieu ».
Il visualise le mouvement de l’Esprit de Dieu, son geste bref dans notre direction, et il le traduit dans une langue concrète : aller et venir. Jésus explique abondamment à ses disciples que son départ ne signifie pas qu’il prend ses distances, au contraire c’est la condition pour qu’il vienne et reste près d’eux dans une intimité beaucoup plus grande. Il y a abolition de la distance qui, sur terre, sépare toujours deux personnes, chacune dans son corps, même dans l’amitié et l’amour : le Seigneur a déjà transformé son corps en nourriture et en boisson et il pénètre (comme à travers des portes fermées) dans le cœur de ceux qui croient en lui.
Mais, en retournant au Père, il ne nous gratifiera pas seulement de son corps, mais aussi de son Esprit qui découle conjointement de Lui et du Père, si bien qu’il ne peut le diffuser que dans l’unité (la réunion) avec le Père. Dans saint Jean le Seigneur promet les deux choses : il priera le Père de leur envoyer l’Esprit de Dieu et il le leur enverra lui-même. C’est ainsi que la fête de la Pentecôte (chez saint Luc) devient tout simplement une preuve de la divinité du Fils, car alors l’Église reconnaît que Jésus, en montant vers le Père, participe autant que le Père à l’Esprit de Dieu et que, issu du Père, il peut avec le Père le répandre sur le monde.
Son départ n’est donc que la condition préalable pour qu’il puisse être encore plus près de nous ou, pour mieux dire, nous rapprocher encore davantage de la sphère de l’amour divin. La preuve en est le grand geste de bénédiction de Jésus-Christ lorsque, après avoir accompli son œuvre, il disparaît de ce monde. Nous ne savons plus guère la signification de la bénédiction dans le cadre de la Révélation biblique. Nous le savons d’autant moins que beaucoup y voient un geste magique à la manière antique, qu’il faut démythifier radicalement, et dont alors il ne reste guère autre chose qu’un vœu pieux pour recommander une personne à la grâce de Dieu. Il semble que le maximum que l’on puisse faire pour autrui, ce soit de lui indiquer que bénir est au pouvoir de Dieu seul.
Aujourd’hui beaucoup de prêtres ne veulent plus admettre le plein pouvoir de bénir qui leur est donné, et au lieu de bénir l’assemblée, ils se recommandent eux-mêmes ainsi que l’assemblée à la bénédiction de Dieu. Mais ce n’est pas là l’idée de la Bible ni de la christologie. Jésus-Christ, l’homme qui vient de Dieu, bénit la terre en la quittant, et cela avec un plein pouvoir autant humain que divin, et ne fait qu’accomplir ainsi ce qui, depuis Abraham et les patriarches et à travers toute l’histoire d’Israël, était le pouvoir et même le devoir déposés dans les mains des hommes chargés de cette mission. Bénédiction du père de la tribu, du prince du clan, du chef du peuple, du prêtre, du roi, du prophète ; bénédiction que, certes, tout Israël ne cessait de demander au maître suprême de toute bénédiction, mais que Dieu transmettait de la manière la plus solennelle à ceux qui en recevaient la mission : « Ils invoqueront mon nom sur les enfants d’Israël et je les bénirai » (Nombres 6, 27).
Le geste de bénédiction est étroitement lié à la mort. Lorsqu’un père est mourant, il bénit ses fils et ses descendants. Il semble qu’il y ait dans la faiblesse du mourant quelque chose de solennel, le pouvoir de concentrer le bilan de toute une existence et, avec l’autorisation de Dieu, d’en transmettre aux survivants la meilleure part, ce qui a de la valeur aux yeux de Dieu.
La Bible présente ici une chose que toute personne qui n’a pas l’esprit déformé, et qui se trouve en présence du mystère de la mort de quelqu’un qui a donné la vie à ses enfants, doit trouver convenable : de même que le père et la mère ont donné à leurs enfants plus que la vie animale, à savoir une vie vraiment humaine, spirituelle et personnelle, de même leur mort est aussi, pour leurs enfants, plus qu’un phénomène physiologique : c’est une situation extrêmement personnelle. Cet événement humain, porteur d’un sens profond, se situe, dans l’Ancien Testament, dans le contexte de l’histoire du Dieu vivant et de son peuple pour trouver son dernier achèvement dans le Christ qui, en mourant et en ressuscitant, scelle l’alliance éternelle entre Dieu et le monde.
En tant que Tout, il est lui-même le geste de bénédiction de Dieu sur le monde. Pas seulement d’une manière passive, mais de telle façon qu’avec les pleins pouvoirs de son Père il exécute lui-même ce geste. Il est la bénédiction du Père lorsque, Eucharistie dans la main du Père, il se donne en partage au monde et qu’en « action de grâces » (tel est en effet le sens de Eucharistie) il attribue entièrement cette surabondance de bénédiction à l’amour du Père. Mais il est aussi sa propre bénédiction lorsque, par sa parfaite obéissance jusqu’à la croix, il se fait lui-même bénédiction, et cela d’une manière active, et qui reçoit du Père, sans aucune restriction, le plein pouvoir de donner au monde la bénédiction du Père (qu’il est).
Comment ne transmettrait-il pas à son Église ce plein pouvoir qui est la plus belle chose qu’il possède ? Dans l’exercice de ses fonctions, le prêtre doit célébrer l’Eucharistie du peuple de Dieu et distribuer cette bénédiction de Dieu, mais avec l’obligation de se laisser conduire lui aussi à la croix (Jean 21, 18) et de se faire bénédiction. Ce que le prêtre peut faire à sa place, tous les chrétiens en sont investis à la leur : le pouvoir d’implorer et de répandre la bénédiction de Dieu sur les hommes, de près ou de loin, amis et ennemis.
Voici comment se terminait un service divin dans l’Ancien Testament : « Alors le grand prêtre, descendant de l’autel, éleva ses mains sur toute l’assemblée des enfants d’Israël pour donner d’une voix forte la bénédiction du Seigneur et pour se glorifier de l’honneur de prononcer son nom. Le peuple se prosterna pour recevoir la bénédiction du Très-Haut » (Ecclésiastique 50, 22).
VI. La Vie éternelle au milieu de ce monde
La vie du Seigneur ressuscité qui « est mort une fois pour toutes et qui vit désormais pour Dieu », cette vie est issue de la mort. Toute créature qui parviendra à la vie éternelle en Dieu ne peut le faire qu’en passant par la mort. La loi de l’Ancien Testament d’après laquelle personne ne peut voir Dieu et rester vivant a tout de même finalement raison. Malgré le démenti d’une interprétation littérale qui se trouvait dans le Deutéronome, lorsque Moïse dit au peuple : « Un peuple a-t-il jamais entendu la voix du Dieu vivant, qui lui parlait du milieu des flammes comme tu l’as entendue, sans avoir perdu la vie ? Tu as entendu ses paroles et pourtant tu es resté en vie » (Deutéronome 4, 33-36).
Mais quel était le contenu de cette parole de Dieu ? Moïse le révèle au peuple : « Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Ne faut-il pas que meure le moi s’il voit dans cette parole la vérité entière et inexorable ?
La vie chrétienne, c’est la vie basée sur la foi, l’espérance et la charité, et les théologiens nous disent que ces trois vertus sont des « vertus divines » c’est-à-dire, par anticipation, dès cette vie temporelle, un cadeau qui découle de la plénitude de la vie personnelle de Dieu, une participation à sa vision des choses, à son don trinitaire sans limites. Si c’est vrai (et tout l’Évangile et les épîtres des apôtres nous montrent que c’est vrai) alors l’homme doit se renoncer lui-même, se dépasser lui-même, mourir à lui-même pour vivre de ces forces divines.
Il ne peut les trouver dans son propre centre. Il lui faut sortir de lui-même pour se laisser saisir par ces forces dont le centre est en Dieu. « Je crois, Seigneur, viens en aide à mon manque de foi » : l’homme a compris. Jésus a tendu la main à tous les malades et pécheurs auxquels il a demandé de croire, il les a sortis d’eux-mêmes, comme pour Pierre il les a fait marcher sur les eaux, il leur a insufflé cette confiance éternelle, ce courage éternel grâce auxquels ils parviendraient au salut : « Ta foi (qui t’a été donnée) t’a sauvé. »
Il en est de même avec l’espérance d’Abraham. Que celui que ses forces vitales ont abandonné depuis longtemps et dont la femme est stérile, engendre un fils à son âge, cela il ne peut pas naturellement l’espérer : il lui faut « espérer contre toute espérance ». Et lorsqu’ensuite il lui est demandé de sacrifier le fils de la promesse, au-dessus duquel il doit brandir lui-même le couteau, quelle force intérieure peut encore lui donner l’espérance ? Tandis que son obéissance absolue absorbe toutes ses forces, son espérance lui est en quelque sorte ravie par Dieu et déposée en un lieu inaccessible, pour lui être rendue, sans qu’il s’y attende, par l’ange qui, venant du ciel, suspend le sacrifice. Abraham est mort à l’espérance humaine pour s’ouvrir désormais à l’espérance issue des forces divines.
Il en est encore de même avec l’amour. Lequel d’entre nous peut prétendre qu’il a observé le principal commandement et qu’à coup sûr il aime Dieu d’un cœur sans partage et de toutes ses forces ? Ne sait-il pas plutôt, s’il a une idée de ce que cela exige, que « toutes ses forces » n’y suffisent jamais et que son cœur n’est jamais sans partage ? En proie au désespoir, il lui faut, en se dépassant lui-même (mais non pas Dieu), tendre à cet amour qui est au-delà de toutes ses possibilités et dont il ne peut s’acquitter par lui-même.
C’est ce qu’a dû faire Pierre qui a renié son maître trois fois. À la question de celui-ci « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » il doit répondre « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. » Dans cette situation, il n’est absolument pas question de répondre non, ce qui aurait peut-être correspondu à son honnêteté subjective. C’est purement et simplement le oui qui est attendu, le refuser serait désobéissance ; Pierre doit donc l’emprunter dans la vie éternelle pour le présenter au Seigneur.
« Si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur, car il sait tout » dit saint Jean. Et Pierre déclare : « Maître, tu sais tout, tu sais aussi que je t’aime. » Il meurt à la conscience qu’il a de lui-même et qui l’accuse, il s’élève au-dessus de ce qui lui semble évident (et qui l’est aussi pour son maître puisqu’il sait tout), pour saisir l’amour théologal, divin et pour établir dans cet amour, en dehors de lui-même, son nouveau centre.
Dieu veille à ce que l’homme qui se laisse guider par la foi, l’espérance et la charité, pour honorer Dieu en le mettant au centre, ne devienne pas étranger à lui-même. L’homme n’est pas sorti de Dieu pour retourner à Dieu ? N’est-il pas au centre de lui-même lorsqu’il fait coïncider son centre avec le centre de Dieu ? Seul celui qui est assez fou pour penser que Dieu est un « autre », un « deuxième », un « étranger », peut croire que l’homme qui s’en remet à Dieu puisse être pour lui-même un étranger.
Mais s’il en est ainsi, l’homme éprouvera une certaine méfiance à l’égard de tout ce qu’avec légèreté, il retire du milieu de lui-même et qu’aucune mort n’a traversé. Sa foi doit se préparer à « connaître l’épreuve du feu », car cette foi est « beaucoup plus précieuse que l’or périssable » auquel une telle purification ne peut être épargnée afin de le débarrasser des scories. Il lui faut se heurter à la pierre de la contrariété, y faire ses preuves, et être amené jusqu’à la limite où la force de sa propre foi ne lui est plus sensible et où il ne continue à croire encore que par la force de Dieu.
Son espérance devra vivre là où, d’un point de vue humain (et ecclésial), tout semble sans espoir. Des appuis ne cessent d’être arrachés, des perspectives ne cessent d’être dérobées à ma vue, les voix de mon cœur ne cessent d’être réduites au silence jusqu’à ce que ce ne soit plus moi qui espère, mais que Dieu seul soit « mon espérance ».
L’amour est une chose à part. En effet, tant de sortes d’amour, léger et lourd, superficiel et profond, jaillissent du cœur de l’homme. Et presque toujours cet amour s’attribue à lui-même (du moins quand il a le sentiment de sa propre authenticité) la durée, la constance, la fidélité et même « l’éternité ». Si assez souvent et au bout de peu de temps, il se sépare de son objet pour se laisser séduire à nouveau par un autre, le commun des mortels trouve cela humain et le considère avec indulgence et en haussant les épaules. Ça et là, même si le fait est rare, se rencontre la fidélité jusqu’à la mort, dans le mariage ou même en dehors. Cet amour a survécu à de nombreuses morts, là où la barque sombrait il s’est accroché à une planche, à un récif qui s’est présenté d’une manière inespérée.
L’expérience nous a appris la signification de la survie par pure grâce. Dante doit laisser partir Béatrice, comme Rodrigue Prouhèze, pour la retrouver en Dieu, là où s’achèvent définitivement enfer et purgatoire, en l’aimant d’un amour qui s’est éteint de lui-même et qui a été ressuscité par pure grâce. Nous ne voulons pas dire que tout amour humain doit s’effondrer et mourir avant de ressusciter dans l’éternité de Dieu, car, de son éternité, Dieu peut avoir façonné deux êtres à jamais l’un pour l’autre. Mais leur rendez-vous est alors réellement en Dieu, et pour se croiser dans l’infini, il faut prendre sur soi tous les renoncements et toutes les purifications.
Dès la création de l’homme, cette terre n’était pour lui qu’un passage. C’est dans la foi, l’espérance et la charité qu’il prend la mesure de sa vocation : le Nord de Dieu fixe sa boussole, et c’est en Dieu qui l’attire, et non en lui, qu’il trouve la force qui le maintient en mouvement.
VII. L’Esprit qui vient d’en haut et jaillit de l’intérieur
En Jésus-Christ, Dieu s’est fait homme sans cesser d’être Dieu. Et quand le Saint-Esprit de Dieu, descendant sur la Mère du Seigneur, l’a couverte de son ombre et a mis dans son sein la semence du Père, dans le même Esprit Saint, de ce bas monde où elle vivait en tant qu’humble servante, la mère a mis sa fécondité au service de Dieu. Et depuis que l’Homme-Dieu, tel le « grain de blé » qui meurt, est tombé dans la terre et que, sortant des profondeurs ténébreuses, il est ressuscité pour devenir un « épi plein », la terre temporelle, passagère, a elle aussi pour toujours le don de la fécondité.
On n’est plus du tout dans la situation où Dieu est tout simplement en haut et l’homme tout simplement en bas ; Dieu (qui a toujours été partout) se fait homme, porte nos fautes, descend aux enfers et a atteint le degré le plus bas « pour que tout soit accompli ». Aussi peut-il maintenant doter l’homme de son Esprit divin dans un mouvement de haut en bas et de bas en haut.
Nous connaissons le passage mystérieux où saint Paul nous dit que, non seulement les hommes cherchent en soupirant à se libérer de leur condition passagère et inutile, mais que l’Esprit de Dieu lui-même « pousse avec eux des gémissements et des soupirs ineffables » et que Dieu comprend et exauce justement ce langage muet et des plus éloquents. L’Esprit Saint est, dans le Dieu créateur et rédempteur, cet être mystérieux qui non seulement embrasse, de toute éternité, la création et l’homme en lutte pour sa liberté, mais aussi les accompagne de l’intérieur et partage leur expérience.
Il en résulte alors que (justement aujourd’hui, en ce moment difficile pour l’Église) nous devons supplier l’Esprit Saint de descendre sur nous, mais en même temps le laisser surgir du fond de nous-mêmes. Les deux choses en une, car il ne viendra pas d’en-haut si nous ne lui donnons pas également d’espace en notre for intérieur, et il ne surgira pas du fond de nous-mêmes si nous pensons pouvoir le produire nous-mêmes et n’avoir pas besoin d’implorer Dieu de nous l’envoyer. Mais alors que, dans nos cœurs, nous créons réellement et sérieusement un espace pour lui, il viendra vers nous sans que nous puissions savoir d’où, car « il souffle où il veut, tu entends son murmure, mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va ».
À l’époque de la prospective et de la futurologie, nous aimerions bien le savoir pour pouvoir canaliser l’Esprit, et cela aussi bien sur le plan profane que sur le plan ecclésial. Nous nous sommes fait une idéologie postconciliaire de l’Église (un peuple de Dieu démocratique, charismatique, avec certaines fonctions dont le sens est controversé) et nous attendons de l’Esprit qu’il pénètre de son souffle les canaux de cette idéologie. Il ne le fait pas, ce qu’aujourd’hui nous devons bien admettre à contrecœur.
Les canaux se figent, l’Église fourmille de nouveaux bureaux qui ne cessent pas de diffuser des projets, des programmes, des documents synodaux, etc., beaucoup trop pour qu’ils soient lus et à plus forte raison pour qu’ils soient utilisés. L’ancienne bureaucratie romaine était un jeu d’enfants comparée à la nouvelle bureaucratie nationale qui, à la manière d’un moloch, non seulement absorbe et consume les meilleures forces spirituelles du pays, mais par là même paralyse les vraies décisions personnelles des individus dont cela dépend.
Et alors nous nous étonnons que la jeunesse quitte l’Église qui ne se technocratise et ne se réorganise pas différemment de la société civile.
Où y a-t-il une issue ? L’Esprit Saint souffle où il veut, mais il procède du Père et du Fils et, où qu’il souffle, il le fait entre le Père et le Fils. Cet Esprit dont le souffle va de l’un à l’autre et qui leur est commun, c’est l’Esprit de leur amour unique et sans partage. En se plaçant exactement dans l’axe Père-Fils, on se trouve en plein dans le souffle de l’Esprit Saint. Quel est cet axe ? Du point de vue du Père, c’est le don de ce qui lui est propre, de ce qui est pour lui le plus précieux, de la substance de son amour pour nous. « Dieu a tant aimé le monde qu’il n’a pas épargné son propre Fils… » Du point de vue du Fils, c’est la disponibilité parfaite et ouverte, sans si ni mais, sans condition ni restriction, avec laquelle il accepte d’être envoyé vers ce qui, en ce monde, était perdu au dernier point.
On parle d’un « plan du salut », on peut le faire, mais le mot n’est pas bien choisi, car les « décrets », le « bon vouloir », le « dessein » de Dieu (Éphésiens 1) ne sont pas une planification à la manière des planifications humaines, où tout est de point en point calculé d’avance, mais le dépassement de tous les objectifs par ce qu’il y a de parfaitement inutile, gratuit, non calculé et donc « insensé » dans la surabondance de l’amour divin.
L’Esprit qui souffle entre le Père et le Fils est cette surabondance personnifiée. Et c’est seulement parce qu’il est cette « folie » qu’il peut être tout ce qu’on lui attribue : « Esprit de sagesse et d’intelligence, de conseil et de force, de connaissance et de crainte du Seigneur. »
Ainsi, on devra, comme avec la baguette du sourcier, sentir l’endroit où dans l’Église (et dans le monde) jaillit sous la terre une source spirituelle qui possède le sens du gratuit, de la disponibilité à tout et de la surabondance, l’endroit où il y a des hommes qui ne conçoivent pas leur vie d’après leurs propres plans, mais sont prêts, dans l’Esprit, et grâce à l’Esprit, à se laisser entraîner vers tout ce dont l’Esprit a besoin.
Mais il serait faux d’impliquer tout de suite ces personnes dans les planifications de prospective ecclésiale. Il faudrait plutôt d’abord développer en elles l’esprit de disponibilité, l’approfondir, en faire la base de toute leur existence, le maintenir en éveil dans toutes les missions temporelles et ecclésiales dans lesquelles elles travailleront plus tard, garder à ces âmes la pureté de la source de l’Esprit qui jaillit de leur cœur, pour qu’elles puissent accueillir la volonté de Dieu (et non la leur) chaque jour renouvelée et aussi vivante.
Une telle source ne coulera que là où règne l’esprit de prière : soupir lancé vers Dieu de la part du cœur qui se méfie de sa vue des choses et qui veut vivre dans la vision de Dieu. Là où règne l’esprit de pauvreté : ce n’est pas dans le cœur où il n’y a plus de place que l’Esprit de Dieu peut souffler, mais dans celui où on a fait le vide. Là où règne l’esprit d’obéissance : parce que c’est dans l’obéissance au Père, jusqu’à la mort, que le Fils de Dieu a été le plus libre, lui qui pouvait promettre à ceux qui croient en lui que sa vérité les rendrait libres.
Il ne serait pas normal que la bureaucratie de l’Église n’éveille pas, dans beaucoup d’âmes, la nostalgie de ces sources vivantes de l’esprit chrétien et ne fasse pas apparaître cet Esprit lui-même. Quand il est vivant, le christianisme est toujours celui des premiers temps. Il a la force de l’origine qu’aujourd’hui l’Esprit Saint met toujours d’actualité. Il connaît la tradition, mais celle de l’Esprit vivant aujourd’hui, si bien qu’à vrai dire il n’a pas de passé. Certes, là où il y a des hommes, il y a toujours des dépôts d’immondices. Mais la vraie Église, l’Église pensée et maintenue vivante par Dieu (qu’elle soit visible ou cachée) ne vit pas d’une vie passagère, mais de la vie éternelle. Elle est le Phénix, l’oiseau dont les anciens savaient qu’il n’en existe qu’un.
Hans Urs von Balthasar
Titre original
Der Mensch und das ewige Leben
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Fiche technique
Langue :
Français
Langue d’origine :
AllemandMaison d’édition :
Saint John PublicationsTraducteur :
Paul LamortAnnée :
2026Genre :
Article
Source
Revue catholique internationale Communio 16, 1 (1991): 4‑24.
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