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Instituts séculiers, un paradoxe

Weltgemeinschaften – ein Paradox, in Informationszentrum Berufe der Kirche (Éd.), Säkularinstitute im Dienst am Menschen, Freiburg, 1972, 2⁠⁠-⁠⁠5

Le mouvement qui a conduit à la reconnaissance ecclésiale des instituts séculiers (Instituta secularia) en 1947 avec la constitution apostolique Provida Mater était venu d’en bas. Après de premières tentatives heureuses (les Ursulines) ou malheureuses (Maria Ward) de mener une vie radicale à la suite du Christ dans le monde [in saeculo], au-delà des frontières canoniques, ce furent de manière significative les troubles de la révolution française, avec la suppression des monastères, qui ont donné l’occasion d’unir ensemble vie dans le monde et conseils évangéliques. Au début de notre siècle, les tentatives se multiplièrent spontanément, bien que l’union paradoxale de ce qui jusque-là apparaissait impossible à réunir suscitât encore méfiance et refus, jusqu’à ce que vienne la reconnaissance formelle déjà mentionnée.

Cependant cette reconnaissance peut tout au plus approuver le paradoxe, elle ne peut le résoudre. Une vie telle que la mènent les instituts séculiers se heurtera même à l’intérieur de l’Église – du côté libéral comme du côté conservateur – au doute et souvent au dédain, tout comme elle rencontrera presque toujours à l’extérieur de l’Église une parfaite incompréhension. Comment un homme, qui veut gérer les choses de ce monde sérieusement et en toute responsabilité – professionnellement, financièrement, politiquement, etc. – peut-il vivre en même temps « dans l’obéissance », et comment quelqu’un, qui partagera sérieusement toutes les fatigues et les souffrances de son prochain, peut-il vouloir rester célibataire par amour du Christ, et refuser ainsi de connaître un des domaines les plus importants de l’existence humaine ? L’union d’une existence au milieu du monde et des vœux évangéliques n’est‑elle pas un « fer en bois » par lequel on perd, à cause de l’amalgame recherché mais impossible, le témoignage clair et l’efficacité des deux formes de vie chrétienne [la vie consacrée et le sacerdoce d’une part, la vie matrimoniale de l’autre] ? L’objection a du poids.

Nous pouvons néanmoins considérer les choses par l’autre côté. Chaque chrétien n’est-il pas appelé à être « dans le monde, mais non du monde », à « user des choses comme n’en usant pas » ? La parole « qui peut comprendre, qu’il comprenne » ne s’applique‑t‑elle pas déjà à ce paradoxe chrétien général ? N’est‑ce pas une solution trop simple lorsque les uns (les laïcs « ordinaires ») se spécialisent dans l’« utilisation » des choses, pendant que les autres, les religieux, les congrégations, les prêtres célibataires, représentent le point de vue du deuxième membre de la phrase « comme n’en usant pas » ? Le paradoxe conféré par le baptême à chaque chemin chrétien doit être vécu par tous de manière claire et limpide ; les « instituts séculiers » se tiennent aujourd’hui consciemment au point précis où les deux exigences se rencontrent, où la couture – une fois pour toute et de manière nouvelle chaque jour – est cousue, sans que leur importe de perdre, ce faisant, les bonnes grâces de l’Église et du monde en passant pour des trouble-fêtes.

Encore un point : les instituts séculiers ont reconnu comme leur mission la nécessité de vivre le paradoxe chrétien de cette manière, avec calme et résolution, bien avant que n’apparaisse une tendance fébrile, après le Concile, à sortir des ordres contemplatifs et actifs et des formes du sacerdoce traditionnel pour aller dans le « monde ». Ils n’ont pas besoin de tendre vers le monde : ils y sont déjà. Ils ne trahissent pourtant pas dans leur sécularité leur vocation particulière à la vie des conseils évangéliques, car en celle‑ci réside de tout temps leur raison d’être. Cette raison d’être s’appelle « suite de Jésus-Christ au milieu de ce monde », suite comprise dans un sens radical, comme les apôtres furent appelés à tout laisser, à fonder toute leur existence sur la personne de Jésus et sa doctrine. Tout le paradoxe chrétien reçoit dans les instituts séculiers sa plus grande visibilité et son expression la plus prégnante.

Vu de l’extérieur, l’idéal des instituts séculiers demeure abstrait (c’est-à-dire invivable dans le concret, un compromis). La critique de tels instituts est aisée à tous les degrés. La réponse à ces critiques est hésitante et laborieuse ; quand elle se fait éloquente, elle perd toute crédibilité. Soyons honnêtes : l’existence des instituts séculiers est et demeure difficile. Elle est avant tout une exigence toujours nouvelle et inflexible : « il faut que ça marche ! » ; elle n’a rien d’une possession paisible et acquise une fois pour toutes. Sans cesse il s’agit de maintenir l’équilibre entre deux revendications simultanées : responsabilité autonome et disposition ouverte à toujours se laisser conduire. Gestion des biens, sans y être intérieurement attaché, amour authentique du prochain jusqu’au don de la vie, sans entrer dans une relation exclusive, telle qu’elle s’établit dans le mariage. Mais Jésus n’a‑t‑il pas vécu tout cela sous nos yeux ? L’existence de Paul n’est‑elle pas une grammaire exhaustive avec laquelle cette langue peut être apprise ? Une réflexion chrétienne élémentaire ne nous dit‑elle pas déjà qu’un homme qui se consacre entièrement à l’amour absolu, personnel, universel de Dieu, est entraîné par là et impliqué au plus profond dans l’engagement de Dieu pour le monde – qui va jusqu’à la mort sur la croix ? Qui croit trouver dans les instituts séculiers un chemin plus facile (que dans un Carmel par exemple), plus « moderne » peut-être, ou bien pouvoir y faire « d’une pierre deux coups », se trompe fondamentalement et ne devrait pas même essayer. Pour l’engagement durable et intérieur, qui est ici demandé, si le sel de la terre ne doit pas s’affadir, il faut au moins autant de générosité, autant de renoncement – qui ne calcule pas et ne compte pas –, autant de disponibilité intérieure totale et de mise à disposition que pour une vie dans un ordre actif ou contemplatif.

Les instituts séculiers sont une forme de vie approuvée et souhaitée dans l’Église : ce ne sont pas des associations réunies au gré des membres (pia unio), mais ils s’insèrent dans un cadre existant dans l’Église, aussi lâche et peu visible soit‑il. Théologiquement cela signifie : le don de soi d’un individu à Dieu et à Son œuvre dans le monde s’accomplit dans une structure de communauté approuvée par l’Église, autorisée à recevoir cet engagement et à lui donner le caractère d’une consécration définitive de l’existence entière. C’est ainsi seulement que cet engagement est soustrait au domaine de mon bon vouloir. La pensée si fréquente aujourd’hui que l’on pourrait se lier honnêtement sans que ce soit pour la vie, qu’il faudrait toujours garder la porte ouverte pour revenir en arrière (dans le mariage, le sacerdoce, la vie religieuse) contredit foncièrement le caractère définitif de l’agir de Dieu envers nous et de notre réponse envers Lui. Les instituts séculiers peuvent à bon droit prévoir une longue période probatoire avant d’admettre aux vœux définitifs : ainsi l’exige leur forme d’existence exposée. Mais dès le départ et tout du long, on vise le don total de sa vie.

Les instituts séculiers sont jeunes. Bien souvent, ils en sont encore au stade expérimental et découvrent de ce fait que bien des choses en eux ont besoin d’être révisées ou mieux assurées. Pour tous, demeurent difficiles les problèmes d’une formation religieuse solide qui doit progresser pas à pas à côté de la formation professionnelle, et d’une vie de communauté qui doit parvenir, même si certains membres vivent seuls ou en tout petits groupes, à ce que la conscience de la communauté ne faiblisse pas et continue de susciter un indispensable encouragement. Sur la ligne de crête entre le règne de Dieu et le règne de ce monde on peut être pris de vertige, non seulement individuellement mais en tant qu’institut, et risquer de se jeter dans le précipice soit d’un spiritualisme unilatéral, soit d’une sécularité exagérée. Ces instituts n’existent de manière vivante que dans un « veillez et priez » quotidien, un permanent discernement des esprits. Qui cherche une écurie rassurante doit se diriger ailleurs.

Mais peut-être ce danger interne constant est-il aujourd’hui la meilleure recommandation. Certains, comme déjà dit, se pressent pour se placer au lieu prévu pour les instituts séculiers sans y être appelés. De façon générale, il n’est pas conseillé qu’un ordre ou une congrégation existants se transforment en institut séculier. « Que chacun demeure dans l’état où l’a trouvé son appel » (1 Co 7, 24). D’un autre côté, nous ne savons pas combien de temps il y aura encore chez nous des ordres et des congrégations, ni s’ils ne seront pas limités, comme dans plusieurs pays de l’Est, à des champs d’action restreints et « inoffensifs ». Alors, que faire ? À l’Est il n’y a plus que des instituts séculiers (cachés) à être engagés dans le monde en tant que groupes ecclésiaux efficaces. Peut-être que doit encore sonner dans l’Église l’heure décisive pour cette nouvelle forme de vie, et celle-ci devrait profiter du temps qui lui reste pour s’y préparer en mettant ses possibilités à l’épreuve de multiples façons.

La grande prépondérance des communautés féminines par rapport aux masculines est anormale. Il faudrait trouver des voies qui fassent apparaître accessible et attractif ce chemin aux hommes qui exercent une profession séculière. Il y a également des instituts séculiers de prêtres qui accomplissent un service significatif dans l’Église d’aujourd’hui. Qu’ils portent justement le nom d’instituts séculiers a été critiqué du point de vue théologique, mais cela se justifie peut-être en ce que ces prêtres, prenant très au sérieux leur engagement à la suite du Christ, tendent à se rapprocher autant que possible des hommes et, à travers eux, des choses de ce monde qui sont à ordonner dans le sens du Christ. Mais ce qui est sûr, c’est que tous les instituts composés de laïcs consacrés ont besoin de prêtres qui comprennent leur idéal particulier. Et il est significatif et sensé que nombre de communautés abritent des branches masculine, féminine et sacerdotale, qui travaillent ensemble d’une manière correspondant à leur situation.

Le paradoxe demeure : tout pour Dieu et tout pour le monde – dans une communauté ecclésiale. Ceci peut être vécu, parce que « tout » Dieu s’est engagé dans le Christ pour le monde tout entier, et parce que le lieu où Il continue de le faire c’est l’Église du Christ, « sacrement du monde ».