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Discours de réception du Prix International Paul VI en 1984

Il discorso di Hans Urs von Balthasar, in Il premio Paolo VI: cronaca delle prime cinque edizioni, Roma, Ed. Studium, 2003, 13‑15

Très Saint Père, Éminences, 
M. le Président de l’Institut Paul VI, et tous vos Collaborateurs, 
Mes Révérends Pères, Mesdames, Messieurs, 
Chers amis,

Avant tout, Très Saint Père, je désire vous remercier de votre bienveillance. Vous avez volontiers accepté da me remettre ce prix accordé par l’Institut Paul VI, qui est dédié à la personne, à l’œuvre et à l’époque de ce Pape de très vénérée et très douce mémoire. Par ce prix vous avez voulu, M. le Président avec tout votre conseil, honorer le travail que j’ai essayé de réaliser pour notre Sainte Église.

Permettez-moi de vous décrire en quelques mots la façon dont je comprends cette œuvre plutôt amorcée que terminée.

Dans ce qui en elle me paraît important je voudrais distinguer trois niveaux, dont le premier est pour moi de beaucoup le plus important.

Sur mon image d’ordination, qui montre le disciple bien-aimé enlacé autour du bras de Jésus (La Dernière Cène de Dürer), j’avais fait mettre ces trois mots :

Benedixit, fregit, deditque
« Il bénit, rompit et donna »

La fraction que je pressentais s’est en effet réalisée lorsque j’ai dû, pour obéir à un ordre formel de Saint Ignace quitter – combien à contre-cœur – ma patrie spirituelle, la Compagnie de Jésus, pour réaliser une sorte de prolongation de son idée dans le monde. C’est alors que Saint Jean nous a été montré comme le Compagnon idéal de Jésus, le seul disciple qui l’a suivi jusqu’au bout. Celui qui a le mieux compris que toute obéissance ecclésiale est fondée dans celle du Fils, qui par son obéissance révèle l’amour trinitaire. Celui pour qui la lumière doit pénétrer les tréfonds des ténèbres. Celui à qui le Crucifié confie sa Mère, l’Église immaculée, celui aussi dont l’Évangile d’amour culmine dans une apothéose de Pierre. Pierre doit faire profession de son plus grand amour et recevoir l’annonce de sa propre crucifixion, pour ainsi pouvoir succéder au bon Pasteur. Jean est donc celui qui – en s’effaçant – unit Marie et Pierre. Il est donné comme idéal à notre Institut (en trois branches : prêtres, hommes, femmes). Cet Institut, encore en construction, se voudrait donc catholique au sens le plus large et le plus théologique du mot.

C’est pourquoi, deuxièmement, j’ai essayé de concrétiser le plus possible le sens de la catholicité par la traduction de ce qui, dans la grande tradition théologique, me paraissait devoir être connu et assimilé par les chrétiens d’aujourd’hui. J’ai commencé par les Pères apostoliques, Irénée, Origène, Grégoire de Nysse, Maxime, Augustin, en traversant le Moyen Âge avec Anselme, Bonaventure, Saint Thomas et les grands mystiques anglais et flamands, pour en arriver par Dante, Catherine de Sienne, Jean de la Croix, Bérulle, Pascal à nos jours : à Thérèse de Lisieux, Madeleine Delbrêl, Claudel, Péguy, Bernanos, le Cardinal de Lubac (10 vol.), Adrienne von Speyr (60 vol.). Faire connaître les plus grands et les plus spirituels d’entre nos frères et sœurs : cela me paraissait être dans l’Esprit de Celui qu’on appelle « le Théologien » tout court.

J’en viens, troisièmement, à mes propres bouquins, trop nombreux hélas, dont je ne voudrais relever que trois tendances :

1. Après avoir fait voir le caractère unique du Christ par rapport à toutes les religions et ainsi démontré que toute anthropologie philosophique ne peut culminer que dans la lumière de l’homme parfait, le Fils de Dieu, qui nous permet de dépasser notre naissance mortelle dans une nouvelle naissance à la vie immortelle trinitaire, j’insiste sur l’indivisibilité entre théologie et spiritualité, leur division étant le pire désastre survenu dans l’histoire de l’Église.

2. De même, il y a unité stricte entre tous les traités théologiques. Point de christologie sans Trinité et vice-versa, ni sans histoire du salut depuis la foi d’Abraham jusqu’à l’Église, point d’incarnation du Verbe sans la Croix et la Résurrection. Il faut donc réagir contre le morcellement qui se croit scientifique, et contre tout spiritualisme néoplatonisant jusque dans la plus sublime mystique.

3. Il me semble nécessaire d’insister sur la théologie des conseils évangéliques et de montrer qu’ils ne contiennent aucune fuite du monde puisqu’on se dévoue au salut du monde à la suite du Christ et de sa donation eucharistique. Thérèse de Lisieux l’a merveilleusement compris.

Tout cela, vous le voyez, nous ramène à l’idée de notre Institut, à cette ouverture ignatienne vers le monde qui n’a d’autre point de départ que la Croix, origine de toute fécondité, la Croix, d’où le Christ a fondé le premier noyau virginal de son Église : « Femme, voici ton fils », et : « Mon fils bien-aimé, voici ta Mère », mène-la au centre de mon Église dont j’ai confié l’unité à Pierre.